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Priscillia : quand j’ai quitté mon atoll pour l’internat

Publié le 19 janvier 2022

Rubans de plages ivoire et désertes, guirlandes de cocotiers, lagon émaillé de pastilles turquoise étincelantes. Désemparée, Priscillia quitte son atoll paradisiaque à 8 ans pour l’internat. Elle confie à Femmes de Polynésie ses souffrances d’enfant, les soleils qui l’ont éclairée, et les bienfaits d’une instruction payée au prix fort. Un témoignage authentique et poignant ponctué des rires tonitruants de Priscillia, qui cultive le bonheur au quotidien.

NAISSANCE TOURMENTÉE

« Je suis née l’année du cyclone Veena en 1983, alors qu’il ravageait la Polynésie. C’est la tourmente qui a causé le plus de dégâts en 200 ans. Sur mon atoll des Tuamotu, il n’y avait plus un seul cocotier debout, tout était rasé !  »

« Ma mère était très jeune quand elle a accouché à Papeete loin des siens1. Elle n’avait pas de formation et au début devait subvenir seule à mes besoins. Le poste d’aide-soignante à Mataiva venait de se libérer, alors elle est restée à Tahiti pour se former pendant un an. Depuis 36 années, ma mère est l’aide-soignante de notre île2. »

« Ma maman m’a confiée nouveau-né à une passagère dans l’avion pour Mataiva, qui m’a remise à mon grand-père. C’est lui qui m’a élevée. Mon grand-père, c’est mon guerrier. Ma mère se privait de tout pour envoyer de l’argent à son père. Quand je l’ai revue, j’avais un an. »

« Même après le retour de ma mère, mon grand-père a continué à s’occuper de moi. Avec lui je ramassais les cocos, je chassais la tortue3, je cherchais les coquillages sur le platier. »

DÉCHIREMENT

« À l’âge de 8 ans, j’ai quitté mon atoll pour l’internat de Tiputa afin de suivre la classe de CM1. Sur mon île, seul le début de primaire était assuré. »

« J’ai pleuré pendant deux ans. Je pensais que mes parents ne m’aimaient plus. Je me demandais ce qu’on faisait là, et pourquoi. On me répondait : c’est comme ça. »

« Quand je suis partie, mes parents ne m’ont rien expliqué. Ils m’ont simplement dit : « Tu vas là-bas. » Ça leur paraissait normal, car eux avaient quitté leurs familles encore plus jeunes que moi pour être instruits ; ils partaient en bateau, moi et mes camarades en avion. »

« Au début, ma maman m’appelait deux fois par semaine, dans une cabine téléphonique du pensionnat. Deux heures après son appel, je pleurai toujours. Le directeur a décidé que ma mère ne me téléphonerait plus. »

« C’était dur. Nous étions en pension d’août à décembre, puis de janvier à juillet. J’ai suivi ma scolarité en primaire pendant deux ans à Tiputa, puis au collège de Rangiroa et enfin au lycée de Taravao à Tahiti. J’ai passé neuf ans en internat. »

LES SOLEILS QUI M’ONT ECLAIRÉE

« À Tiputa, il y avait la surveillante Teroro. Elle portait le même prénom que ma mère. Elle était sévère mais avec son grand cœur, elle était vraiment là pour nous. Elle a perçu ma détresse. Elle m’a même invitée chez elle, hors de l’internat, avec un petit groupe d’enfants !  »

« Teroro, je la porte dans mon cœur comme une maman. »

« Il y a eu aussi Karen Vernaudon qui a été une institutrice formidable. Stricte, mais mon côté perdu l’a touchée. Je recherchai en elle son côté maternel. Elle a comblé le manque qu’elle discernait en moi avec les livres, que j’ai appris à aimer.  »

« Je n’ai pas revu mon institutrice, mais jamais je ne l’oublierai. »

« À l’internat, j’ai passé beaucoup de temps toute seule à la bibliothèque, je m’y réfugiais quand Teroro n’était pas là. Nous ne sortions presque jamais du pensionnat. Alors nous étions ravis d’être appelés au bureau du directeur, cela nous changeait. Ou nos rares sorties à la cabine, située en bord de mer : quelle attraction pour nous !  »

MA FAMILLE

« Mon père était venu pour travailler sur l’exploitation de phosphate à Mataiva, c’est là qu’il a connu ma mère. Il travaillait souvent à la ville, je le voyais par à-coups.

Il vient d’une fratrie de 20 enfants des îles Marquises, ma mère est d’ici, de l’atoll de Mataiva, comme ses 17 frères et sœurs. »

« J’ai hérité du courage et de la générosité de mon père. De ma mère j’ai reçu la force et la ténacité. Je l’ai toujours vue se priver pour nous. J’ai beaucoup d’admiration pour elle. »

« D’avoir été à l’école m’a permis de suivre l’université en langue tahitienne que j’ai enseignée pendant deux ans. J’ai aussi été assistante dentaire itinérante aux Tuamotu. Puis j’ai aidé ma mère à mettre en route sa pension que nous gérons ensemble désormais. »

« J’ai trois filles. Mon aînée nous a quittés pour le collège à l’âge de 10 ans. Ma dernière est née en pleine épidémie du covid. À sept jours de vie, sa fièvre est montée à 40°, déconcertant tout l’hôpital. Ma petite s’appelle Aorimai, ce qui signifie “allez danse! ”

Et elle a dansé vers la vie. »

Aorimai à 4 mois

« Aujourd’hui, Aorimai a 6 mois, c’est un bébé plein de vie. Je suis reconnaissante envers Dieu ! »

1 Dans les Tuamotu, les femmes doivent partir à Tahiti environ un mois avant leur accouchement, et prolongent parfois leur séjour après la naissance du bébé.

2 Dans l’unique dispensaire de Mataiva, tous les soins sont assurés par une aide-soignante.

3 Aujourd’hui interdite, la chasse à la tortue permettait de varier une alimentation composée essentiellement de poissons aux Tuamotu.

Doris Ramseyer

Rédactrice

©Photos : Doris Ramseyer pour Femmes de Polynésie

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