
Corinne Raybaud, une vie de livres et d’aventures (1/2)
À l’ombre d’un fare pote’e, sur les hauteurs de Papeete, Corinne Raybaud nous parle de son parcours et de ses livres, qu’elle écrit avec passion et une insatiable curiosité. Historienne et écrivaine, elle explore la Polynésie à travers l’Histoire, la fiction et la poésie, mêlant récits documentés et romans inspirés des îles, des voyages et découvertes à travers le Pacifique.
Fine silhouette élégante dans sa robe rouge vif aux motifs polynésiens, Corinne Raybaud s’anime dès qu’elle évoque ses livres. Combien en a-t-elle écrits ? Dans un éclat de rire, elle répond malicieusement :
« Alors, voilà, c’est ma grande question ! Comme on dit : quand on aime, on ne compte pas ! »
Mais derrière l’humour se cache un parcours intellectuel dense, une profonde curiosité, une imagination débordante et un goût du défi.
L’île de Pâques comme point de départ
Tout commence avec l’île de Pâques. Sa première thèse de doctorat en Histoire aborde une question juridique jamais résolue : celle de la propriété des nombreuses terres achetées par Dutrou-Bornier, un Français installé sur l’île qui avait fait valider ses actes d’achat au tribunal de Papeete.
« Il y avait une question juridique qui n’était pas résolue : à sa mort, à qui appartenait toutes ses terres ? Il y a eu un procès qui a duré quasiment vingt ans pour voir à qui attribuer ses biens entre sa mère, son épouse et son fils. Résultat : à la fin, les héritiers sont décédés, et on en est resté là. Mais, en droit, dans le code civil, les questions de propriété vacante reviennent normalement à l’État. La question était donc : est-ce qu’une partie de l’île de Pâques appartenait à la France ? »

Du droit à l’histoire
« Je me suis mise à faire du droit pour résoudre cette question. C’était une matière vraiment inattendue et complexe, mais j’ai adoré parce que c’était un nouveau challenge. À l’époque, j’avais déjà des enfants, j’enseignais… »
L’intérêt de quelques professeurs pour le sujet du passage de la coutume à la loi, de 1767 avec l’arrivée du navigateur Wallis à la fin de la guerre en 1945, et aussi le moment de la naturalisation française des Polynésiens, la pousse à écrire une thèse sur le sujet dans les années 2000.
« De la coutume à la loi en Polynésie orientale de 1767 à 1945, c’est ma deuxième thèse. Ce pavé de 600 pages montre aussi les différents aspects du passage d’une société orale à une société écrite, l’apport des missionnaires, le choc des concepts entre oralité et écrit. Je me suis dit : “C’est dommage d’avoir passé tout ce temps là-dessus sans que personne n’en sache jamais rien”. »
C’est là que naît l’envie de publier. Suivent d’autres ouvrages, notamment sur les Établissements français d’Océanie pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), un sujet peu évoqué jusque dans les années 2010.
Transmettre, mais aussi raconter…
« En voyageant dans les îles, j’ai aussi rencontré beaucoup de femmes qui m’ont raconté leurs histoires que je trouvais poignantes. »
De ces rencontres naît une autre forme d’écriture : une collection de nouvelles, Femmes de Tahiti, des récits-hommages à ces vahine courageuses, qui se battent pour s’en sortir et pour leurs enfants. Des femmes méritantes.
Transmettre, mais aussi raconter…
Peu à peu, son travail alterne entre rigueur historique et liberté romanesque.
« J’ai commencé à alterner entre des ouvrages historiques et des textes plus imaginatifs. »
À partir de 2017, elle collabore avec l’Office du tourisme pour mettre en lumière l’arrivée des premiers explorateurs. C’étaient les 250 ans de l’arrivée de Samuel Wallis à Tahiti, premier Européen à y accoster. L’année suivante, c’était Bougainville, puis James Cook. Ce dernier, surtout, retient son attention : elle se plonge dans les journaux de bord, dans lesquels il raconte exactement ce qu’il a vu, comment ça s’est passé…
« Mais je me suis dit : “Il n’y a pas que James Cook”. »
Elle s’intéresse alors aux Six explorateurs français dans le Pacifique au XVIIIe siècle, puis aux Derniers explorateurs français du XIXe siècle. De fil en aiguille, elle s’intéresse également aux femmes exploratrices et voyageuses.
« Certaines se sont glissées sur des bateaux, comme Jean Barré, qui était en réalité Jeanne Barré. C’est la première Française à faire le tour du monde. Elle embarque en 1768 avec Bougainville, aux côtés de Philibert Commerson, le botaniste qu’elle suit et qui est aussi son amant. »
Rendre justice aux femmes de Polynésie
Corinne Raybaud poursuit ensuite ses enquêtes avec un ouvrage historique consacré aux reines et cheffesses de Polynésie aux XVIIIe et XIXe siècles.
« Là, ce sont des livres d’Histoire avec des références solides. Il y a des femmes très intéressantes, notamment Vaekehu aux Marquises. Pour les îles de la Société, on est largement documentés, avec évidemment Pomare IV2 ainsi que Marau3 et ses filles. Mais avant ça, il y a eu aussi Teriitaria4 de Huahine, une femme incroyable dont on ne parle jamais. Moi, je lui fais honneur. C’était une véritable guerrière ; elle combattait aux côtés de Pomare II5, et souvent avec encore plus de courage et d’énergie. »

1 Cheffesse marquisienne de 1825-1901
2 Née ’Aimata, reine à l’âge de 14 ans, de 1827 à 1877 d’abord sous l’influence des missionnaires britanniques puis sous protectorat français
3 1860-1965, dernière reine de Tahiti
4 Aussi connue sous le nom de Pōmare Vahine, reine de Huahine et Maiao de 1868 à 1893
5 Roi de 1791 à 1821
Rédactrice
©Photos : Cl Augereau pour Femmes de Polynésie
Directeur des Publications : Yvon Bardes




