
TOHEI THEOPHILUS, LA PHYTOPATHOLOGISTE QUI PROTÈGE NOS ÎLES
Spécialiste des algues brunes devenue phytopathologiste, Tohei Theophilus est aujourd’hui l’une des rares expertes locales à veiller sur la biosécurité végétale de la Polynésie française. À la tête de la cellule phytosanitaire de la Direction de la Biosécurité, elle protège l’agriculture locale des menaces “presque invisibles” qui rôdent dans chaque avion, navire ou voilier.
Des vagues aux algues
D’origine indienne par son père et paumotu par sa mère, Tohei Theophilus a une enfance atypique. Jusqu’à ses dix ans, elle sillonne les océans à bord du Wind Song, le bateau de croisière où travaillait son père. Méditerranée, Caraïbes, Pacifique… soit une centaine de destinations avant l’adolescence, avec les cours assurés par sa mère à bord.
« J’ai un lien particulier avec la mer. J’ai vraiment grandi avec. »

Quand la famille s’installe définitivement à Tahiti, Tohei retrouve une vie plus conventionnelle : une licence puis un master en environnement océanien, suivis d’une expérience de guide à Tetiaroa. Elle décide ensuite de poursuivre avec un doctorat et se spécialise dans les algues brunes.
« Je pense que je suis la seule Polynésienne experte dans les algues ! On en dénombre plus de 400 espèces, et plus les études avancent, plus on se rend compte que si elles se ressemblent morphologiquement, génétiquement elles ont des profils très différents. »


À 21 ans, elle mène sa thèse à bien et décroche même le prix de la meilleure présentation orale : une revanche douce pour celle à qui l’on répétait enfant d’améliorer son français.

Protéger l’agriculture
Après sa thèse, Tohei travaille sur les champignons entomopathogènes1, qui pourraient être utilisables contre les ravageurs agricoles. Puis, plutôt que de rester dans la recherche universitaire, elle choisit de mettre ses compétences au service du pays, passe le concours de l’administration et obtient un poste de phytopathologiste à la Direction de la Biosécurité2 en 2023.
« La biosécurité, c’est le contrôle des produits animaux et végétaux pour protéger l’agriculture et les écosystèmes locaux de toute intrusion extérieure : insectes ravageurs, bactéries, champignons, virus. Aujourd’hui, l’objectif est de contrôler tous les navires, tous les avions, et les marchandises dans les magasins. »

Restructurer la biosécurité
À Motu Uta, elle décide avec ses deux collègues du service phytosanitaire de tout restructurer et de développer un service de recherche.
« Avec l’aménagement du laboratoire, l’objectif est d’avoir une première base de détection des maladies, des champignons ou des virus qui peuvent exister chez les plantes. »
Commande de matériel pour le laboratoire, mais aussi réorganisation des équipes, rédaction de protocoles, ainsi que mise en place d’un contrôle renforcé des voiliers…
« Le contrôle des voiliers est assez difficile parce que ce ne sont pas des bateaux qui se déclarent comme les cargos. Il faut les contacter, leur dire qu’il y a des mesures de biosécurité à respecter. On est en plein changement. »
Et le 16 mars 2026, elle finalise avec ses collègues la mise à jour d’un arrêté sur les importations végétales datant de 1996.

Sur le terrain
Parmi les menaces surveillées de près figure l’Oryctes du cocotier, un “scarabée” de cinq centimètres dont les larves colonisent les arbres et qui a détruit jusqu’à 90 % des cocoteraies dans certaines régions du monde.
« Tomates, papayes, bananes, cocotiers… On contrôle les risques de façon stricte, même si, par rapport au reste du monde, la Polynésie est encore indemne de beaucoup de choses. »
Sur le territoire, on trouve la bactérie Ralstonia qui ravage les pieds de tomates, ou encore la mouche des fruits, arrivée dans les années 1990, et dont les campagnes d’éradication ont coûté des milliards, sans jamais en venir à bout.
Ce travail exige des qualités bien particulières, que Tohei résume ainsi :
« Il faut être rigoureux et impartial. Par exemple, ce n’est pas parce qu’on se connaît que je vais te laisser passer… Pour la partie phytopathologique, c’est vraiment une expertise : il faut savoir chercher l’information, regarder, récupérer ce qu’on a et pouvoir identifier ce qu’on a trouvé. »





Transmettre et faire grandir
En parallèle, Tohei enseigne la biologie à l’université et a co-fondé en 2023 l’association Te Natirau, qui accompagne les jeunes et les familles dans leurs projets, tout en faisant la promotion du leadership.
« Plus de 700 personnes ont été touchées en moins de trois ans. On anime aussi des ateliers sur la gestion de budget ou sur l’entrepreneuriat. On ne le fait pas de façon scolaire, on initie la réflexion et on accompagne pour qu’ils puissent d’eux-mêmes trouver la solution. »
Quand on lui demande si elle a quelque chose à ajouter, elle répond avec enthousiasme :
« Je pense que j’ai encore beaucoup de choses à vivre, ce n’est que le début ! »
Et à l’entendre, on la croit volontiers.

1 Champignons mangeurs d’insectes, qui pourraient être utilisés en agriculture pour lutter contre les insectes ravageurs, notamment les pucerons.
2 La Direction de la Biosécurité, située à Motu Uta, compte 77 agents répartis en quatre pôles : phytosanitaire, zoosanitaire, cynophile, ainsi que celui chargé de l’importation des pesticides.
Portrait mis en avant par la Direction de la Biosécurité de la Polynésie française
Rédactrice
©Photos : Cl Augereau et Tohei Theophilus pour Femmes de Polynésie
Directeur des Publications : Yvon Bardes





