
Évaline Teotahi, la reine du tressage de mautini
Âgée de 70 ans, Évaline Teotahi est l’une des dernières artisanes à tresser les tiges de mautini, le potiron en français, une tradition originaire du village de Pueu, à la presqu’île de Tahiti. Elle est spécialisée dans la fabrication de couronnes en mautini, semblables à de véritables joyaux. Femmes de Polynésie est partie à la rencontre de cette reine porteuse d’un savoir-faire ancestral.
Assise derrière son stand au terminal de croisière de Papeete, Évaline Teotahi attend les touristes, arborant fièrement sur sa tête une magnifique couronne d’un blanc immaculé. Comme par réflexe, ses doigts ne s’arrêtent jamais, ils tressent et assemblent de fines bandelettes de mautini. La septuagénaire est l’une des dernières Tahitiennes à maîtriser l’art du tressage de cette plante issue de la famille des Cucurbitacées. Ce tressage n’est exécuté en Polynésie que dans le seul village de Pueu et se transmet entre femmes depuis des générations. Native du village voisin, Évaline Teotahi a d’abord appris d’autres pratiques de l’artisanat polynésien.

« Je viens de Tautira. Je suis la cadette d’une famille de dix filles et à la maison, quand j’étais jeune, on aidait toutes nos parents qui étaient des artisans. Mon père faisait notamment de la sculpture, ma mère, elle, était plus dans la couture, elle faisait des robes traditionnelles, et ma grand-mère, c’était des tīfaifai. Toutes les deux faisaient aussi du tressage. À l’époque, on n’avait pas le choix, on n’allait pas jouer après l’école, il fallait aider la famille à faire l’artisanat et c’est comme cela que l’on apprenait. »
Les costume de danse en more
À 16 ans, Évaline Teotahi quitte l’école et se met à travailler pour gagner de l’argent et aider sa famille. Elle trouve un emploi comme cantinière à Tautira et le week-end, elle aide sa tante à tenir un stand de bière. Comme toute jeune fille, Evaline aime danser le ‘ori tahiti. Elle se sert de son savoir-faire appris pendant son enfance pour tresser le more qui sert au costume de danse.
« Cela m’a donné envie de me lancer dans l’artisanat. À 18 ans, j’ai décidé d’arrêter d’être cantinière et j’ai commencé à fabriquer des colliers, à coudre et à tresser. »
Un mari originaire de Pueu
Quelque temps après, la jeune fille tombe amoureuse, son futur mari est originaire de la presqu’île, du village voisin de Tautira : Pueu.
«Après mon mariage, je suis partie vivre à Pueu. Je voyais les māmā du village couper les tiges de mautini et je me demandais ce qu’elles faisaient ? Je leur ai demandé si je pouvais venir avec elles pour apprendre. Beaucoup étaient assez âgées. »

Une longue préparation du mautini
Mais avant de tresser la fibre délicate, Évaline doit se fournir en matières premières. Pour cela, la Tahitienne part dans la nature à la recherche de mautini et de ses tiges.
« Cela ressemble à de grandes lianes, qu’il faut couper. Avant j’y allais avec des amies, maintenant quand mes petits-enfants viennent me voir, c’est eux qui m’aident, car c’est fatiguant, et puis cela leur apprend comment faire. »
De retour chez elle, Évaline coupe les lianes en tiges de 20 cm puis les plonge dans de l’eau pendant presque deux semaines.
« Le fait de les tremper longtemps permet d’éliminer la sève et facilite la séparation des fibres pour en faire des bandelettes fines. Ensuite, je les trempe dans de l’eau citronnée pour leur donner de la brillance et de la souplesse, puis je les sèche à l’ombre pour qu’elles ne jaunissent pas. »

Un savoir-faire unique
Et ce n’est qu’une fois que les tiges sont prêtes qu’une nouvelle phase débute…
« J’enroule les bandes avec les ciseaux, comme pour de la ficelle des papiers cadeaux. Mais par contre, c’est beaucoup plus fragile, car elles cassent facilement. »
Et c’est avec ces tiges immaculées, véritable dentelle naturelle, qu’Évaline Teotahi confectionne ses couronnes, les agrémentant de frisettes et de petites fleurs délicatement assemblées, cousues motif après motif.
« Une couronne prend environ deux jours, c’est long, mais j’adore faire cela. »
Cinquante ans que ses doigts tressent, créent, transmettent. Cinquante ans que ses mains gardent vivant ce que les māmā de Pueu lui ont confié.
« J’espère que cela ne va pas se perdre. Je montre à mes petits-enfants comment faire. »
La couronne sur sa tête brille. Blanche, fragile, précieuse. Comme l’art qu’elle porte.
Pauline Stasi
Rédactrice
©Photos : Pauline Stasi pour Femmes de Polynésie
Directeur des Publications : Yvon Bardes



