
Ramona Avaeoru Wong Kai : la voix en héritage
Fille de Nile Avaeoru, très grande dame de la chanson polynésienne disparue en 2015, Ramona a grandi bercée par cette voix unique. Longtemps restée dans l’ombre, autodidacte et discrète, elle ose aujourd’hui se produire à son tour et perpétue, à sa façon, un héritage précieux. Femmes de Polynésie est partie l’écouter.
Quelques secondes de concentration et Ramona Avaeoru Wong Kai commence à chanter a cappella. Rapidement, on se laisse emporter par son timbre de voix, qui rappelle des souvenirs. Les siens, et les nôtres.
« On me dit souvent que dans le timbre de ma voix, il y a parfois des reflets qui ressemblent à celle de ma maman, Nile Avaeoru… »
Nile Avaeoru. Un nom qui résonne dans la mémoire de ceux qui ont grandi avec la chanson polynésienne. Sa fille unique, Ramona, a hérité de bien plus qu’un patronyme.
« J’ai grandi avec ma mère ainsi que mon frère de lait, Heimata Barthelemy, elle était artisane et chanteuse. Je l’ai toujours entendue chanter et jouer de la guitare. Dans ma famille, tout le monde chante et certains jouent d’un instrument de musique, d’ailleurs sa cousine, Maire Arai est aussi une grande artiste très connue. Les fêtes pour nous étaient une occasion qui nous permettaient de nous rassembler et de faire la bringue en famille, en interprétant des chants d’antan. »
Une vie simple dans la nature
En 1982, la petite Ramona a six ans quand elle quitte Pirae avec sa maman pour s’installer à Moorea. Une autre vie commence : simple, dans la nature, loin de l’animation de la ville.
« On vivait dans la vallée de Maatea, on avait notre petit fa’a’apu de légumes et nous y avions planté des arbres fruitiers. Le week-end, on allait parfois piquer les chevrettes dans la rivière et de temps à autres, on allait camper sur les plages de l’île et on y tendait notre filet de pêche. On vivait simplement et avec ce que la vie nous permettait d’avoir. En revanche, le dimanche, ma maman préparait les firifiri et moi et mon frère, on s’occupait de la vente dans le quartier. Ce n’est que vers les années 1990 que ma maman a commencé à animer dans les restaurants Les Tipaniers et le Mahogany, ainsi qu’à l’hôtel Beachcomber… »

Parfois, ces soirs-là, Ramona regarde sa mère. La fillette écoute, absorbe les rythmes, les mots, la chaleur d’une salle. Sans le savoir, elle apprend.
Du Heiva à la mairie de Pirae
Les années passent, Ramona grandit. L’adolescence venue, elle quitte l’île sœur et ses vallées pour rejoindre Tahiti et poursuivre ses études au lycée.
« Cela faisait partie de mon projet de vie de revenir à Tahiti et j’étais contente aussi de revenir vers la ville, car quand on est jeune, on aime bien sortir. J’ai eu mon bac puis j’ai passé un BTS d’assistante de direction. »

Durant toutes ces années, la jeune fille s’investit également dans la culture polynésienne et participe au Heiva i Tahiti comme danseuse pendant plus de dix ans dans le groupe Temarama. Plus tard, Ramona devient maman d’un petit garçon en 2005. Sa vie professionnelle avance aussi. Après sept ans passés à la Brasserie du Pacifique, elle réussit un concours en intégrant la mairie de Pirae en 2007.
« J’ai commencé au service technique en tant que secrétaire comptable puis j’ai évolué au fil des années. »
En 2011, elle intègre le cabinet du maire de Béatrice Vernaudon, maire de Pirae à l’époque, en tant que secrétaire du maire, jusqu’à la fin de sa mandature en 2014. Elle rejoint ensuite le service des affaires civiles dont elle prendra la direction en 2018. Une vie bien remplie… mais où le chant n’est jamais bien loin.
Choriste dans l’ombre
En 2012, Ramona souhaite reprendre le chemin du Heiva…
« Je voulais retourner au Heiva comme danseuse, j’avais amené mon pāreu, mais le chef d’orchestre qui est un ami m’a demandé ce que je faisais là et que ma place était dans la chorale. Je suis alors devenue choriste auprès du chorégraphe Coco Hotahota du groupe Temaeva, et depuis 2020, j’ai intégré la troupe Hei Tahiti de Tiare Trompette Dezerville. »
Chanter avec les autres, oui. Mais s’avancer seule, en pleine lumière, c’est une autre histoire.
« Cela m’arrivait quelquefois d’accompagner ma maman sur scène pour une ou deux chansons, mais j’aimais bien rester en retrait, je ne me sentais pas légitime. »

Une douleur profonde accélère pourtant les choses. En 2012, Ramona perd trois membres de sa famille, dont son père. Pour se reconstruire, son meilleur ami l’emmène chanter au karaoké au Manava Café.
« J’ai trouvé cela génial (…). On me dit souvent que je chante trop fort, qu’il faut que je baisse le volume. Aujourd’hui, j’essaie de gérer ma voix, mais cela reste difficile. Si vous entendiez ma maman, elle n’a pas besoin de micro pour se faire entendre. Et j’ai hérité de cette voix. »
Sur scène, comme maman
Ce karaoké est le déclic. Ramona commence à chanter seule. Au fil des années, le chant devient de plus en plus présent et une nécessité dans sa vie. Il devient son espace, son monde à elle, celui où elle s’évade, s’extériorise.
Tous les week-ends, Ramona chante au restaurant du musée Gauguin à Papeari, accompagnée du grand artiste Gaston Temauri de l’orchestre Vaihiria Band. Elle enchaîne variétés françaises, internationales et polynésiennes, de sa voix puissante. Ce que Nile faisait, jadis, aux restaurants Tipaniers et au Beachcomber de Moorea. Chaque dimanche, lorsque Ramona monte sur scène, ses pensées vont vers sa mère et ce moment est comme si sa maman était présente et chantait avec elle.

« Ces concerts, c’est un peu comme une transmission. Ma voix, c’est l’héritage que ma mère m’a laissé. »
Rédactrice
©Photos : Pauline Stasi et Ramona Avaeoru Wong Kai pour Femmes de Polynésie
Directeur de publication : Yvon Bardes





