
Éliane Liao, Madame Essor ferme la boutique d’une vie
Pendant plus de soixante ans, le magasin Essor a habillé des générations de Polynésiennes. À la tête de cette enseigne incontournable de l’avenue Prince Hinoï à Papeete, Éliane Liao. À 92 ans, cette couturière et femme d’affaires s’apprête à tourner une page. Retour sur sa vie cousue de passion et de travail avec Femmes de Polynésie.
Née Chin Sou-Ji, Éliane Liao a grandi dans une famille où le commerce faisait partie du quotidien. Sa mère tenait déjà un magasin de tissus Magasin Bali à Papeete. Très tôt, Éliane apprend à manier les étoffes, couper et coudre.
« J’ai appris à faire les patrons grâce à des cours pris par correspondance pendant six mois. »

Une patente de couturière et un premier magasin
Dans cette fratrie de huit filles et deux garçons, le travail n’a jamais fait peur. Tout en développant son savoir-faire en couture, Éliane confectionne aussi des chapeaux de paille. Mariée en 1957, à l’âge de 23 ans, mère de quatre enfants, elle travaille pendant cinq ans avec sa belle-mère dans un snack. Aujourd’hui, elle est entourée d’une grande famille : neuf petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants.
« Je me rappelle, on faisait du mā’a tinitō. Je n’aimais pas ce travail. J’ai décidé de créer ma propre patente de couturière. »
Son travail de couturière est apprécié. Elle réalise des robes pour les femmes des familles du quartier jusqu’à ce qu’une opportunité change tout : un terrain est mis aux enchères, celui où se situe le magasin actuel, à l’angle de l’avenue Prince Hinoï et de la rue des Remparts.
« Je l’ai acheté et j’ai fait construire le premier magasin Essor. C’était juste un rez-de-chaussée. »

Le nom d’Essor s’impose naturellement. Son mari possède une société baptisée Essor Import
« Et puis “Essor”, ça voulait aussi dire que les affaires allaient progresser ! Ça m’a porté bonheur. »
Visionnaire, Éliane fait partie des premières commerçantes à développer le prêt-à-porter à Tahiti. À l’époque, les femmes portent surtout des robes cousues main.
« En général, les vahine avaient leur couturière ou faisaient elles-mêmes leurs robes. »
Elle crée alors ses propres collections, imagine les modèles, réalise les patrons, coupe et coud elle-même.
« Je reproduisais les modèles du 38 au 44. Je vendais bien parce qu’il n’y avait pas encore d’importation. »
Mais rapidement, la demande augmente et la couturière atteint les limites de la production artisanale. Elle part alors à Singapour avec ses dessins pour faire fabriquer ses créations.
« J’ai trouvé des fournisseurs là-bas. Mon mari m’accompagnait. »
Toujours à l’affût des tendances, elle se rend également à Paris au salon du prêt-à-porter, Porte de Versailles, afin de dénicher de nouvelles marques et fournisseurs comme René Derhy.
« Je voulais voir ce qui se faisait ailleurs. »
En parallèle, Essor devient aussi une référence dans la vente de tissus de qualité destinés à la confection de tīfaifai.

Un bâtiment ’āpī, version grand magasin parisien
À la fin des années 1980, Éliane Liao voit plus grand. Le bâtiment actuel de trois étages, réalisé par l’architecte Rodolphe Weinmann sort de terre. Il est inauguré le 9 décembre 1989. Inspiré des grands magasins parisiens, Essor devient alors le « Galeries Lafayette » à l’échelle locale, avec sept paliers et ses univers différents : prêt-à-porter, lingerie, maroquinerie, chaussures, parfumerie, tissus et mercerie. Pendant des décennies, le magasin accompagne les évolutions de la société polynésienne.
« Le marché a complètement changé. Il faut savoir s’adapter. »
L’arrivée du prêt-à-porter, le développement du shopping à l’étranger pendant les vacances, puis les achats sur Internet bouleversent les habitudes de consommation.

Tourner la page…
Aujourd’hui encore, malgré ses 92 ans, Éliane vient chaque matin au magasin : accueillir les clientes, vérifier les stocks de tissus, appliquer des soldes, couper les étoffes… autant de gestes qu’elle répète depuis des décennies avec la même passion et le même regard attentif
« J’adore les tissus, les toucher, avoir beaucoup de choix. J’aime travailler le coton et porter la fibranne de rayonne, des matières légères au tombé élégant et adaptées à notre climat. »
Mais, maintenant, le temps est venu de ralentir. Face aux charges et à l’évolution du commerce, la famille a décidé de fermer boutique.
« On va tout liquider et louer le bâtiment. Ma fille, Karine qui a travaillé avec moi veut arrêter aussi. »
Une décision difficile pour celle qui aura consacré sa vie entière à faire vivre ce lieu devenu, au fil des décennies, une véritable institution du commerce tahitien.

Rédactrice
©Photos : Isabelle Lesourd pour Femmes de Polynésie
Directeur des Publications : Yvon Bardes






