
Tearere Teikitohe Curieux fait de la langue marquisienne un chemin de transmission
Entre quête intime et engagement collectif, le parcours de Tearere Teihitohe Curieux tisse un lien entre mémoire, identité et réappropriation culturelle, pour que les Marquisiens puissent raconter leur histoire, dans leur propre langue.
UNE QUÊTE ANCRÉE DANS L’INTIME
Tearere Teikitohe naît sur l’île de Nuku Hiva, et tient son prénom de sa grand-mère.
« Je suis profondément attachée à ma terre, c’est une partie de moi. J’ai grandi en parlant ma langue. Il y a une puissance et une profondeur émotionnelle que je ne peux pas atteindre en français. »
Son engagement s’impose, comme une évidence.

« Depuis petite, je rêve de participer à l’élévation et la préservation du patrimoine marquisien. »
Elle grandit dans la vallée de Taipivai, sans électricité. La jeune fille aime être au contact de la nature, se promener dans sa vallée… Issue d’une famille multiculturelle, Tearere est consciente de la richesse de son éducation.
« Le métissage permet d’appréhender le monde autrement, un c’est un champ de l’esprit bien plus vaste. »
COMPOSER AVEC LES SILENCES ET LES RUPTURES
Rapidement, sa curiosité devient son moteur.
« J’ai commencé à questionner la vie de nos anciens, ce qu’ils ont vu, qu’ils ont fait et connu... »

Malheureusement, la transmission de ce qu’elle désire acquérir lui est refusée.
« Je me suis retrouvée face à mon grand-père qui considérait que ce qui appartenait aux anciens cultes et pratiques, c’était péché. »
DE LA RECHERCHE À LA TRANSMISSION
Son bac en poche, elle entreprend trois années d’École normale pour devenir institutrice. Mais la réalité du métier n’est pas ce qu’elle imagine.
Elle embarque donc sur le Paul Gauguin, en tant que conférencière.
« J’y ai rencontré des archéologues qui m’ont fait ressentir honte et culpabilité. Ces étrangers connaissaient mieux ma montagne et ma vallée que moi. J’ai réalisé que je devais m’instruire davantage. »
Naît alors la volonté de rencontrer ceux qui pourraient lui transmettre le savoir tant convoité.
« Mon premier réflexe a été d’enquêter auprès des anciens. Chacun a sa place. À ce moment-là, j’avais l’impression qu’on ne m’accordait pas cette place. Ça m’a démoralisée. »
L’ÉCRITURE COMME OUTIL DE RÉAPPROPRIATION
Malgré les difficultés, Tearere poursuit son engagement.
« Je voulais recueillir des légendes pour en faire des albums pour enfants, dans leur langue. »
Elle s’associe avec Gilbert Banneville, écrivain, et se charge, avec son père, de la version en langue marquisienne.
« On publie un conte : Le voyage de la flûte de roseaux aux Marquises. »

Selon notre chercheuse, les ouvrages sont des outils puissants de transmission.
« On a certes une culture orale, mais l’écriture est arrivée il y a 200 ans chez nous, et nous avons l’intelligence de nous ouvrir. »
Persistante dans ses ambitions, elle reprend ses études à l’âge de 37 ans, et entame une licence en langues polynésienne, avant de poursuivre un MEF4PIF1. Elle obtient ensuite un contrat doctoral pour sa thèse intitulée “L’état contemporain de la langue marquisienne et ses variations dialectales, et les corrélations sociales”.
« C’est une aventure incroyable… »
REPRENDRE POSSESSION DU RÉCIT
« La meilleure arme, c’est la connaissance. »
Pour rédiger sa thèse, Tearere Teikitohe Curieux retourne à ses racines, dans les îles des Marquises en commençant par Nuku Hiva, dans le but de rencontrer les personnes porteuses de cette langue et de ses variations dialectales.

« Lors de ces deux missions de terrain, j’ai créé un corpus qui me sert de base. L’enjeu est à la fois patrimonial, culturel, communautaire identitaire, et aussi scientifique. Je me déplace en tant que Marquisienne qui cherche à recueillir le savoir de son peuple, pour pouvoir l’archiver et le transmettre. C’est important pour moi que les Marquisiens parlent d’eux-mêmes dans leur propre langue. »
Elle marche humblement entre les voix qu’elle recueille.
« Je ne suis qu’une passeuse dans ce chemin de transmission. »
PORTER LA MÉMOIRE, CONSTRUIRE L’AVENIR
Le travail de Tearere s’inscrit dans une mouvance primordiale pour l’avenir du peuple marquisien, et plus largement, de celui de Polynésie.
« Aujourd’hui, on a besoin pour notre pays de réconciliation à plusieurs niveaux. On a besoin d’écrire notre propre histoire, pour nous, et ceux qui veulent la lire. L’histoire des Polynésiens, écrite par des Polynésiens. Que le point de vue soit biaisé ou pas, peu importe, il faut que l’on soit reconnu. On a besoin d’accorder à notre culture une valeur qui lui permette d’être respectée par la société d’aujourd’hui. »

Récolter les mémoires, inscrire les langues autochtones au cœur de notre patrimoine, avec ceux qui les font vivre, pour que jamais elles ne se perdent.
« Nous serons les ancêtres des générations futures. »
Définitions :
1 MASTER MÉTIERS DE L’ENSEIGNEMENT, DE L’EDUCATION ET DE LA FORMATION – MENTION PRATIQUES ET INGÉNIERIE DE LA FORMATION – PARCOURS MÉDIATION SCIENTIFIQUE ET CULTURELLE

Rédactrice
©Photos : Cartouche Louise-Michèle pour Femmes de Polynésie
Directeur des Publications : Yvon BARDES






