
Taha Manutahi, gardienne du savoir ancestral sur les baleines
Professeure d’histoire-géographie et membre de l’association Veia Rai depuis 1984, Taha Manutahi travaille à transmettre une histoire ancienne liée aux baleines. À travers le récit de son grand-père et les connaissances reçues des anciens, elle fait revivre au fenua une tradition ancestrale de Makemo où la baleine occupait une place particulière. Elle se confie à Femmes de Polynésie pour partager cette mémoire culturelle et son envie de la transmettre aux jeunes générations.
Une vie auprès des anciens et de la culture polynésienne
Originaire d’une famille liée aux Tuamotu, Taha Manutahi apprend très tôt l’importance de la parole, du respect de la nature et de la transmission.
« J’ai grandi auprès des personnes qui ont partagé avec moi leur connaissance du passé et la beauté de cette culture polynésienne. Ce que j’ai retenu des anciens, c’est tout ce qu’il y a autour de la beauté : celle de la nature, de la parole, la façon de faire les choses… C’est ça que je veux garder comme valeur. »

Elle poursuit ensuite ce chemin en devenant professeure d’histoire-géographie et en travaillant avec l’association Veia Rai, créée par son mari, l’écrivain Charles Manutahi, qui recueille des récits, des légendes et des témoignages afin de les partager.
Une histoire de baleines transmise par son grand-père
C’est dans le cadre de ses études à l’Université de la Polynésie française que Taha recueille une histoire vécue à Makemo par son grand-père, Kaivero Marama a Tehau. Autrefois, les habitants de l’atoll avaient pour coutume d’accueillir les baleines lorsqu’elles revenaient dans nos eaux.
« Quand arrivait la période froide, tout le village se déplaçait à l’est, au soleil levant, pour attendre l’arrivée des baleines. Ils savaient à peu près quand elles allaient venir et se préparaient pour leur rituel. Avec les jeunes, ils préparaient des couronnes ouvertes. Quand la matriarche des baleines passait, la couronne était posée pour l’accueillir. Ensuite, ils allaient aussi prendre soin d’elles, enlever ce qui les gênait et nettoyer autour de leur évent. »
La baleine, un signe d’amour et de naissance
Dans les récits anciens, le retour des baleines était associé à l’amour, aux unions et aux naissances au sein de la population.

« Quand nos ancêtres voyaient les baleines au large de leur île, ils se disaient qu’ils devaient aussi rentrer chez eux, dans leur bercail, auprès de leurs familles et de leurs enfants. Les baleines reviennent pour s’accoupler et donner naissance. Pour nos ancêtres, c’était aussi le moment de regarder s’il n’y avait pas, au sein de la population, des jeunes qui allaient se fiancer ou se marier. »
Une relation basée sur le respect de l’océan
Au-delà du symbole, les récits anciens montrent que les Polynésiens observaient attentivement les animaux et connaissaient leur environnement. Pour Taha, cette relation reposait sur l’équilibre et le respect de la nature.
« À cette époque, nos ancêtres connaissaient leur culture. Ils savaient prendre soin de l’océan et de leur environnement, parce que notre peuple est un peuple propre et respectueux. Aujourd’hui, l’apport des civilisations extérieures a fait que tout cela s’est désorganisé. On ne sait plus où nous situer. »
Faire revivre une mémoire oubliée
Après avoir reçu cette histoire, Taha souhaite la transmettre pour éviter qu’elle disparaisse. Elle organise chaque année, avec l’association Veia Rai, des cérémonies culturelles pour célébrer l’arrivée ou le départ des baleines au fenua, en faveur de la population et des établissements scolaires. Et elle invite toutes les familles polynésiennes des autres îles, qui possèdent ce savoir ancestral, à en faire de même.

« Le Polynésien connaissait déjà cet animal et avait ses propres coutumes à son égard. Ce sont de belles choses que l’on peut garder. C’est comme une fleur : elle est belle, on peut la garder. Chaque île a sa façon d’accueillir la baleine et sa cérémonie propre. C’est aux familles maintenant d’ouvrir, de donner la parole et de partager leurs connaissances. »
Une culture basée sur le respect et l’harmonie entre les personnes
Pour conclure, Taha Manutahi estime que la culture polynésienne d’aujourd’hui doit s’appuyer sur l’amour fraternel entre les êtres humains.

« Tout ce qui va se construire sur le plan culturel va s’inscrire dans cette dynamique d’amour, de respect et d’harmonie entre les êtres humains, peu importe l’ethnie et l’origine de chacun. L’essentiel est que nos objectifs soient les mêmes : aimer les animaux terrestres et aussi respecter notre nature, aussi bien sur la terre que dans l’océan. »

Rédacteur
©Photos : Taha Manutahi et Cartouche Louise-Michèle pour Femmes de Polynésie
Directeur des publication : Yvon Bardes





