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Carrière

Terava : une enseignante en prison

Publié le 8 mars 2022

Femmes de Polynésie entre à la suite de Terava dans le conteneur entouré de barbelés, posté face aux bâtiments de détention. Trois bureaux s’imbriquent dans le local des enseignants, rafraîchi par l’air pulsé du climatiseur. Terava s’installe et ce petit espace s’emplit de sa bonne humeur, rayonne de son rire, se gorge de sa motivation. Elle nous raconte sa vie d’enseignante spécialisée au pénitencier.

DU TOURISME À L'ENSEIGNEMENT

« Jamais je ne serai enseignante ! »

C’est ce que se promet Terava Le Gayic enfant. Sa mère est institutrice, la famille habite à côté de l’école. Pour elle et ses frères, les journées précédant la rentrée sont synonymes de nettoyage, rangement et préparation des classes.

Une fois adulte, Terava part étudier en France puis est engagée à l’office du tourisme de Tahiti. Au bout de quelques années, Terava aspire à autre chose. Sans dire un mot à personne, au regard de sa promesse d’enfant, elle passe le concours de l’École normale et le réussit.

« Je suis partie dans l’aventure de l’éducation ! »

Après dix ans en maternelle, Terava souhaite se spécialiser. En 2016 un poste se libère à Nuutania où elle débute une formation en alternance.

ENSEIGNER EN PRISON

Nous quittons le bureau-conteneur, minuscule havre de paix posé au cœur de la prison. Femmes de Polynésie entre pour la première fois en détention. Hachures verticales des barreaux, lignes horizontales des couloirs et escaliers. Bruits métalliques des portes, des clés et serrures. Au fur et à mesure de notre avancée, nous croisons gardiens et détenus. Terava a un mot chaleureux pour chacun. Comme un soleil qui traverse l’ombre.

Nous aboutissons dans l’une des quatre salles de classe. Un tableau, des chaises, des tables, et des barreaux. 

Les apprenants sont peu nombreux. À cause de la distanciation sociale imposée par le covid, mais aussi parce que les cours dépendent de l’organisation interne de la prison, du nombre limité de salles et de professeurs, et qu’ils ne peuvent être mixtes. La liste d’attente est longue, car le désir d’apprendre est bien réel. Il est aussi un palliatif à l’ennui et contribue à une remise de peine supplémentaire1

Terava dispense des cours de mathématiques, pourvoit aux ouvrages des étudiants, gère le budget de l’école, organise les partenariats pour la mise en place de formations, dont une nouvelle convention avec l’université2. Outre Nuutania, Terava est également responsable des écoles carcérales de Raiatea et Nuku Hiva. À l’extérieur, elle est aussi syndicaliste3. Sans oublier son rôle de mère.

L’ILLETTRISME

« Le plus gros travail, c’est de redonner confiance à nos apprenants. »

Certains ne savent ni lire ni écrire. C’est peut-être dans ce type de classe que le défi est le plus grand…Et le plus gratifiant. 

« Quelle satisfaction d’entendre : ça y est, Madame, je sais lire ! »

En prison, il faut agir rapidement et efficacement, en fonction du temps d’incarcération et de l’objectif visé par le détenu à sa sortie. 

« Avec nos apprenants on reste sur des objectifs raisonnables, il est impossible de suivre l’intégralité du programme scolaire. »

Un de ses apprenants lui affirmait que parler ne sert à rien, issu d’une vie faite de paroles rares, où l’écrit est inexistant, où l’esprit s’est fermé. Seule prime la survie : avoir un toit, un travail, se nourrir. Cela se passe dans les îles éloignées, mais aussi tout proche, à Tahiti même. Dans un tel univers, un regard est vite interprété comme une provocation. Et puisque l’on ne parle pas, on cogne. Si fort que l’on aboutit en prison. 

Terava, au sein de sa salle de classe, encourage les débats, les idées et les valeurs différentes, pour apprendre à accepter l’autre. Ce même homme, reconnaissant, lui déclarait : « Madame, depuis que je suis à l’école, je suis devenu bavard! » Comprenant qu’un regard n’est pas forcément l’invitation à un combat, mais à un échange.

SAVOIR-ÊTRE

« Je suis enseignante, mais finalement aussi assistante sociale et psychologue ! »

Terava n’use pas du mot prisonnier ou détenu, instaure naturellement un respect mutuel, observe les êtres et les situations sans les juger, souhaite comprendre pour agir et aider, démontre enfin un sens aigu de l’adaptation. 

« Je dois d’abord désamorcer les problèmes que renferme un apprenant.
Sans cela, aucune instruction ne passe.
»

Terava ou l’histoire d’une enseignante qui n’imaginait pas le devenir… 

« Enseigner en prison est rempli d’expériences humaines, parfois douloureuses, mais toujours riches ! »

1 La personne condamnée qui manifeste des efforts sérieux de réadaptation sociale pendant son incarcération peut bénéficier d’une réduction supplémentaire de peine.

2 Voir l’article d’Evelyne Le Cloirec. Onze étudiants bénéficient actuellement de deux formations universitaires, le DAEU et une capacité en droit.

3 Terava œuvre au STIP-AEP/UNSA et aux Commissions paritaires, ainsi qu’à la Fédération UNSA EDUCATION Polynésie Française en tant que trésorière.

Doris Ramseyer

Rédactrice

©Photos : Doris Ramseyer pour Femmes de Polynésie

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