
Mililani Ganivet, reconnecter le passé au présent (2/2)
Entre la Polynésie et les grandes institutions muséales européennes, Mililani Ganivet tisse un parcours marqué par la mémoire, la transmission et la circulation des savoirs. Chercheuse engagée, elle interroge les récits historiques et redonne voix aux histoires océaniennes.
SUR LA TRACE DES TAO’A FAUFA’A TUPUNA
Malgré la volonté de ses parents qui souhaitent qu’elle devienne professeure d’anglais, elle part étudier à Hawai’i pour approfondir ses recherches sur l’Histoire du Pacifique.
« Avec le recul, ce qui a fait la différence, c’est le courage : avoir le courage de suivre ses propres aspirations et ne pas choisir la facilité même si un chemin est tracé pour toi. Mon parcours a l’air lisse de l’extérieur mais il est surtout le résultat de choix personnels et de ma détermination. Par exemple, partir à Hawai’i au lieu de passer les concours d’enseignement et « décevoir » mes parents n’a pas été simple sur le moment mais je ne regrette pas. On ne se trompe jamais quand on suit ses propres aspirations, j’en suis convaincue. »

« J’ai eu la chance incroyable de rencontrer des personnes sur mon chemin qui m’ont guidée, m’ont soutenue et ont cru en moi, bien plus que moi-même. Je les remercie d’ailleurs. Au-delà de l’aspect intellectuel et de la rigueur, elles m’ont surtout inculqué des valeurs importantes : notamment la richesse de cœur, l’humilité, la bienveillance et la générosité d’être. Des qualités rares mais qui font toute la différence aujourd’hui dans mon travail et dans la vie en général. Je ne dis pas ça à la légère. Avec le recul, c’est comme un chemin initiatique. J’essaye de me montrer digne de ces enseignements et de les transmettre autant que je peux. J’ai commencé à travailler avec Mirose Paia et Jacques Vernaudon sur la numérisation des corpus en langue tahitienne. Pour moi, il fallait être cohérent, c’est-à-dire que si on voulait écrire notre histoire, il fallait utiliser les sources qui existent, et numériser des archives en langue autochtone. »
C’est dans ce contexte que Mililani Ganivet rencontre Daniel Palacz, grâce à Marie-Hélène Villierme.
« Je suis tombée sur un monde que je ne connaissais pas du tout, celui des tao’a faufa’a tupuna et même si je n’y connaissais rien, ça m’a intrigué et ça m’a parlé instantanément. Ma conception de l’histoire a changé du tout au tout. »
Un événement impactant pour notre chercheuse.
« J’ai commencé à travailler sur l’inventaire de la collection Palacz. Je me suis rendue compte que c’était extrêmement rare d’avoir une collection et de pouvoir la documenter avec un collectionneur vivant. Pour ce faire, j’ai fait un stage de recherche au Smithsonian Natural Museum of History1 qui a posé les jalons de ma réflexion sur le patrimoine matériel. »
SAUVEGARDER ET TRANSMETTRE
Aujourd’hui doctorante au British Museum, Mililani Ganivet se spécialise sur la documentation des collections de la London Missionary Society2 – en particulier les objets polynésiens.
« Comment ça se fait qu’on n’a pas accès à ce patrimoine–là ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour le rendre accessible ? Comment mettre en valeur les savoirs-faire et les personnes ressources chez nous ? Comment est-ce qu’on essaye d’éduquer une génération à réfléchir à ces questions d’enjeux de sauvegarde du patrimoine dispersé ? Ce sont parmi les questions les plus déterminantes pour moi. J’y pense à chaque fois que je suis dans les réserves et quand je travaille avec les gens ici. Plus largement : comment se reconnecte-t-on à un patrimoine que l’on n’a pas vu depuis plus de 200 ans ? Quel impact et quel sens donné à ces retours dans nos mémoires collectives ? Ce travail là-bas nourrit mon propre engagement à l’échelle locale. Je m’attache à expérimenter et à transmettre, à mes étudiants à l’UPF notamment, je me reconnais souvent en eux. »

Elle profite de cette thèse pour multiplier les stages de recherche dans différentes institutions européennes, notamment en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas.
« Ce qui m’intéresse le plus, c’est la manière dont les enjeux autour du patrimoine matériel sont posés ailleurs. Ces conversations transnationales m’aident à réfléchir à la manière dont ces débats sont discutés et comment les enjeux de conservation, d’accessibilité des collections et les méthodologies employées peuvent être pensés et repensés à l’échelle locale. Ça m’aide à affiner ma propre vision même si je reste encore très discrète sur le travail que je mène. J’essaye de prendre de la hauteur et de réfléchir à la manière dont ces enjeux seront posés dans 50 ans. On a beaucoup à faire, mais la richesse des personnes et des savoirs-faire de notre peuple m’inspirent et me donnent du courage. »
Investie de ce qu’elle considère comme une responsabilité personnelle, elle souhaite que les peuples d’Océanie retrouvent l’accès à leurs archives, dans un processus de réappropriation culturelle et historique.
« Ça m’a fait prendre conscience de l’importance que ça revêt pour notre peuple, la connexion à quelque chose qui nous dépasse. Je suis convaincue que la prochaine renaissance culturelle se fera avec et autour de collections muséales et surtout le patrimoine dispersé car il y a « tout » : les enjeux liés aux langues autochtones, la question des trajectoires socio-historiques, les enjeux liés aux savoirs-faire, aux matières premières, le rôle des communautés d’origine dans la documentation de ces collections, le potentiel éducatif, etc… »
1 Plus grand complexe muséal et de recherche au monde. Fondée en 1846 aux États-Unis, c’est une institution publique dédiée à la diffusion du savoir, à la recherche scientifique et à la conservation du patrimoine.
2 Organisation missionnaire protestante britannique, fondée en 1795 à Londres.

Rédactrice
©Photos : Mililani Ganivet pour Femmes de Polynésie
Directeur des Publications : Yvon BARDES
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