Site de Femmes de Polynésie Hommes de Polynésie

Je passe
d'un site à l'autre

Évasion

INA-HINA – CHAPITRE 7

Publié le 8 février 2020

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

 


Chapitre 1 – Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6 Chapitre 8. 1Chapitre 8.2

 


 

 

Chapitre 7 : Dîner popa’a ça

 

Je me frottais les tempes lentement. Je n’avais qu’un mois de congés sur Tahiti. Cela ne faisait que quelques heures à peine que j’avais posé le pied sur le Fenua et je me retrouvais déjà avec deux problèmes à résoudre. D’une part, connaître l’identité de la mère biologique de tonton Tihoti, et d’autre part, trouver un moyen d’annuler rapidement la rencontre entre Teiki et moi.

 

Je pus entendre la sonnerie suraiguë du vieux téléphone à cadran de mes grands-parents. L’appareil avait jadis été d’un blanc immaculé. Les années passant lui avaient laissé une couleur jaunâtre. Tiapo toqua à ma porte. Trois coups. Toujours trois, parce que selon ses dires, ça porte bonheur chez les Chinois.

 

Je me retournai et levai un sourcil interrogateur dans sa direction. En réponse elle leva simplement le menton en direction de mes mains. Je baissai la main droite avant de faire mine de pousser légèrement quelque chose devant moi. Conversation muette entre deux générations de femmes que l’on pourrait interpréter ainsi :

– Sourcil levé : « Que veux-tu ? Que se passe-t-il ? »

– Menton levé : « Pourquoi te tiens-tu la tête ? Tu as mal ? »

– Main baissée faisant un léger mouvement de droite à gauche : « Ce n’est rien, ne t’inquiète pas. »

 

Je ne pus m’empêcher d’avoir un petit sourire en coin. C’était l’une des beautés de la Polynésie. Peu de mots, voire pas de mot du tout. De simples expressions faciales et de simples gestes suffisaient à communiquer.

 

Elle fit trois pas pour entrer dans ma chambre. Elle et ses coutumes devenues des habitudes profondément ancrées en chacun de nous. Elle commença en chuchotant à moitié :

« Si tu as mal à la tête, y en en a le Vicks1 chinois… »

 

Je fis non de la tête avant de lui répondre :

« Ne t’inquiète pas Tiapo, ça va passer… Je pense que c’est à cause du décalage horaire et de la chaleur. Je vais dormir un petit peu et ça devrait passer. »

 

Elle continua :

« Mmmm… ta grand-mère a appelé. On mange tous chez eux, là-haut, ce soir…On a dit peut-être c’est bien si on va à cinq heures, comme ça tu es pas aussi trop fatiguée. »

« Bah tu sais, quand on sera là-bas pour dîner, c’est comme si moi je prenais mon petit-déjeuner. »

 

Elle rit franchement en frappant une fois dans ses mains, et ne put s’empêcher de me demander :

« Tu crois y en aura le pahua taioro pour toi chez eux ? »

 

Je fis non de la tête :

« J’ai commandé déjà mon ma’a2 avant de quitter la France. »

« Ah ? » – me fit-elle piquée par la curiosité.

« Tu verras bien ce soir… » – lui répondis-je souriant.

 


 

Il était dix-sept heures tapantes lorsque nous arrivâmes chez mes grands-parents paternels. Mon grand-père fut le premier à venir nous accueillir : une poignée de main pour Tiakoung, deux bises sur chaque joue pour Tiapo et une bise pour moi suivie d’un tapotement affectif sur la tête. Il me contempla un instant avant de dire avec son accent du Sud :

« Oh galinette, t’as encore poussé depuis ? »

Je pris l’air le plus horrifié dont j’étais capable :

« Pas possible ! »

Il ricana :

« Attention, encore un peu et tu te cognes aux arbres ! »

Pépé me passa le bras sur l’épaule avant de nous faire signe de nous diriger vers le jardin. Là, je fus estomaquée par la surprise qui m’attendait.

Un grand deck avait été construit à la place de l’ancienne petite terrasse. Des femmes mettaient la table et s’affairaient à répartir uniformément les différents tapas de l’apéro. Les hommes dehors, à l’abris des grands arbres fruitiers, sirotaient des verres de pastis, cigarettes et pipes au coin des lèvres, en jouant aux boules.

Lorsque je posai mon pied sur le bois vernis, des exclamations se firent entendre.

« ‘Ina ! »

Je tendis mon cou en direction de l’oreille de mon grand-père :

« On n’avait pas dit en « petit comité » ? »

Il haussa vaguement les épaules :

« C’est un petit comité pardi ! Pourquoi crois-tu qu’on ait été obligé d’agrandir la terrasse ? »

Je commençais à rire :

« Où est mémé ? Derrière les fourneaux ? Je croyais qu’elle avait des problèmes pour se déplacer depuis quelques temps.»

Il me regarda fièrement :

« Toujours fidèle au poste ! J’ai bien essayé de la convaincre de passer par un traiteur ce soir, mais tu la connais, impossible de lui faire changer d’avis ! »

Tiapo me prit par la main :

« Viens Hina, on va aller voir à Maguy. »

 

Je me dépêchai d’aller saluer au plus vite les amis devenus des membres de la famille au fil des années, avant d’aller rejoindre mes deux grands-mères dans la cuisine de Mémé.

 

Je ne pus m’empêcher de sourire. Elle se tenait là, devant ses grandes marmites de sauces fumantes. Les odeurs de tomates, de basilic et d’herbes de Provence venaient raviver à mes narines les souvenirs de l’enfance. J’appuyai ma tête contre son épaule :

« Tu fais quoi de beau Mémé ? »

Elle continuait de remuer sa sauce tomate maison sans la quitter des yeux. Elle me posa un baiser sur la tempe :

« La base de toute pizza qui se respecte ! Attrape un peu des herbes fraîches. Ma sauce manque encore un peu de parfum… »

« Mais c’est HINA !!! » – avait crié une voix féminine.

Je me retournai, surprise :

« Oh ! Fanny ! »

Fanny était une amie de la famille. Une demie comme moi, à la seule différence qu’elle revendiquait avec force ses origines polynésiennes. Elle me prit franchement dans ses bras.

« Aueeee ! Pourquoi t’es restée longtemps comme ça chez les popa’a ! N’importe quoi toi ! Quand on est un maohi, on rentre au fenua ! »

Tiapo lui lança un regard noir :

« Hina elle est là maintenant, vient pas mettre tes histoires de maohi… »

Fanny fit mine de ne pas entendre et continua :

« Je suis contente que tu aies choisi de manger de la pizza…la pizza ça se mange avec les mains. C’est comme ça que les maohi devraient toujours manger : avec les doigts ! »

Tiapo ricana :

« Pizza c’est pas maohi, c’est popa’a…pas toi mélanger… »

Mémé se retourna et me demanda :

« ‘Ina, viens goûter ma sauce… »

Fanny la coupa en se moquant à moitié :

« Excuse-moi Maguy, ça fait combien d’années que tu vis ici ? »

Ma grand-mère la toisa :

« Cinquante-sept ans…pourquoi ? »

Fanny recommença à glousser :

« Ta petite fille s’appelle HIna et pas ‘Ina… elle a un beau prénom maohi… tu pourrais quand même faire un effort… »

Mémé posa ses deux mains sur ses hanches :

« Enfin Fanny ! »

Fanny reprit de plus belle :

« Hina c’est un beau prénom ! Faut pas écorcher les prénoms maohi, c’est trahir nos tupuna3! »

Je tentai de mettre fin à cette conversation.

« Mémé, t’as prévu des lardons pour ma pizza ? »

Mémé acquiesça d’un mouvement de tête avant de se retourner :

« Et pour toi, lardons ou salami ? »

Fanny reprit :

« Ah du cochon ? Mais enfin vous n’y pensez pas ! Je suis adventiste ! Je ne mange pas de cochon ! »

Tiapo la coupa court :

« Ha ! Ça se dit maohi et ça mange pas le cochon ?! Et c’est qui qui trahit ses tupuna maintenant ?!? »

 

DEFINITIONS

1 Baume du tigre
2 Repas
3 Ancêtres

 


Chapitre 1 – Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6Chapitre 7 – Chapitre 8. 1Chapitre 8.2

 


 

 

   Maima Laleu-Chahaut
   Rédactrice web

 

Partagez Maintenant !