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Évasion

INA-HINA: Chapitre 13 (1ère partie)

Publié le 26 novembre 2020

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

Tiakoung, qui avait tenu mon bras pour être sûr de ne pas perdre équilibre, venait de me lâcher. Il s’approcha de Tiapo d’un pas où se mêlaient l’excitation et l’appréhension.

Une de mes tantes tendit une chaise en plastique pour qu’il puisse s’asseoir aux côtés de sa femme. Les doigts légèrement tremblants, il posa une main sûre sur l’épaule de ma grand-mère. Elle ne le regarda pas mais sembla gagner en force grâce à la présence de son époux.

Tiapo prit une profonde inspiration. Ses yeux, habituellement rieurs, semblaient durs à présent. Mon grand-père lui prit la main. Ils échangèrent un regard sans dire un mot. Tiakoung lui fit signe de tête pour l’encourager à commencer à parler. Elle détacha son regard et secoua la tête de gauche à droite, les yeux à présent perdus au loin.

Le monde autour de nous semblait retenir son souffle. Plus un bruit dans la cour. Ni le chant des coqs, ni même le bruissement du vent entre les feuilles des grands arbres fruitiers. Rien n’osait venir perturber le silence qui s’était mis en place. C’était comme si le mutisme de mes grands-parents avait fini par contaminer la nature environnante.

Le son de la voix de Tiapo nous fit sursauter.

– Nous, avant, c’est compliqué. Moi, j’ai promis à elle de jamais rien dire… mais j’ai aussi dit à elle que si un jour son fils me demande tout à fait, peut-être alors je vais parler…

Tihoti sembla revenir à lui et sortir de l’état de transe dans lequel il se trouvait depuis quinze bonnes minutes.

Tiapo s’adressa à mes tantes :

– Il faut bien vérifier le compte est bon pour le kasan demain…

Elle reprit :

– Nous, avant, les femmes… c’est pas comme aujourd’hui. Surtout pour nous les vahine tinito1. Moi, dans ma famille, on est des afa2. Mon papa c’est un Chinois et ma maman c’est une Tahitienne. Je crois, peut-être parce que mon papa c’est un tinito, il faut ses filles restent avec des maris tinito. Alors nous, on sait déjà c’est pas la peine d’aller regarder les autres garçons. On sait que c’est Papy qui va chercher un mari pour nous… Moi, je suis contente on a choisi Tiakoung pour moi. Tiakoung, il travaille beaucoup, il boit pas et il va à l’église.

Mes tantes firent des oui de la tête. Tihoti, lui-même ne put s’empêcher de se balancer d’avant en arrière, les bras croisés pour valider les propos de Tiapo. Mon grand-père tenait toujours fermement la main de ma grand-mère, et de l’autre, tapotait la grande table du bout des doigts.

– Alors moi, je fais le travail dans le fa’apu3. Je regarde pas trop ce que les autres font. Je me réveille tôt pour cuire l’eau chaude pour le café. Je m’occupe de tunu le ma’a4 pour tout le monde. Après faut faire le travail dans la maison. Ensuite je vais aider à marier la vanille, à planter les taros…Et puis, ce jour-là, on devait faire la canne à sucre. Je suis allée vite tout à fait en haut du plateau pour amener le café bien chaud pour les travailleurs… J’aurai pas dû me dépêcher et aller doucement ce jour-là… Si je suis allée doucement, je vais pas voir ce qu’il y a en haut…

Elle soupira et passa la main libre sur ses yeux. Elle reprit la voix à moitié brisée par l’émotion.

– Quand j’ai vu, aia5…J’ai tout lâché et j’ai couru en arrière. Peut-être ce jour-là j’aurais pas dû courir. Le thermos que j’avais, c’est en métal seulement. Quand c’est tombé, Papy a cru c’est quelque chose de grave qui est arrivé à moi et il a couru aussi pour venir sur le grand plateau… Moi je suis descendue par un côté et Papy est monté par l’autre côté… Je me rappelle encore quand il a crié… Quand j’ai entendu sa voix, j’ai eu peur tout à fait mais je suis revenue en arrière… Quand je suis arrivée, papy avait sorti son coupe-coupe et il criait seulement sur elle…

Tiapo s’arrêta subitement de parler. Elle ferma les yeux. Son corps tremblait désormais. Les mots qu’elle avait tus toutes ces années l’affectaient physiquement à présent.

Tiakoung caressa de son pouce le dos de sa main avant de lui murmurer :

– Aller Tiapo… Il faut parler maintenant. Ça fait longtemps Tihoti il attend. Il a besoin de savoir c’est qui « elle ».

Elle rouvrit les yeux. Son regard était chargé d’une extrême douceur et nous vîmes un amour immense les animer.

– « Elle »… c’était la plus gentille… la plus fragile de nous tous… 

Tiapo attrapa une des grandes enveloppes sur laquelle étaient écrits des caractères chinois. La seule enveloppe du Kasan dont nous ne connaissions pas le destinataire, mais dont Tiapo s’était toujours assurée la présence.

– « Elle » c’est ma petite sœur.

Andy et Angelo avaient chacun posé une main sur l’épaule de leur père. De lourdes larmes roulaient à présent sur les joues de Tihoti.

1 Femme chinoise

2 Demi, ici dans le sens de métisse.

3 Champ agricole.

4 Faire la cuisine.

5 Hélas

 

PLUS D'INFORMATIONS

   Maima Chahaut

   Rédactrice web

   ©Photos : Freepik / Kotkoa, Femmes de Polynésie

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