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Évasion

INA-HINA: Chapitre 11 (1ère partie)

Publié le 26 septembre 2020

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

Préparatifs

J’étais rentrée un peu secouée par mes retrouvailles avec « Taina ». Mes cousins étaient venus me récupérer une heure après, comme convenu.

Je n’avais pu m’empêcher de pousser un soupir de satisfaction en voyant le portail de mes grands-parents s’ouvrir. Le monde avait changé. Tahiti avait évolué. Les gens avaient adopté de nouvelles habitudes, de nouvelles manières de vivre…et d’être, pour d’autres. Mais le temps n’avait aucune emprise sur la propriété de mes grands-parents maternels. Tout y était figé, immuable.

Tiapo se tenait dans l’encadrement de la porte d’entrée, un verre de jus de corossol fraîchement préparé.

 « Y en a le jus corossol au frigidaire mia ma1… j’ai mis aussi les mangues dans le congélateur. Faut juste couper et c’est bon ! » – nous avait-elle lancé fièrement.

– « On arrive ! » – avait-on répondu à l’unisson. 

L’humeur était joviale, mes cousins n’en finissaient plus de me charrier sur ma « nouvelle copine Taina ». Nous nous arrêtâmes aussi sec lorsque nous nous retrouvâmes dans la salle à manger. Les sourires avaient rapidement quitté nos lèvres et une sorte de grimace de dégoût ne nous quittait plus.

Des faux billets de banque chinois, du papier jaune, du papier argenté, de l’encens, des bougies rouges se trouvaient empilés sur la grande table en bois.

Angelo murmura en un souffle :

– « Kasan ».

J’avais oublié le Kasan. L’équivalent de la Toussaint pour la communauté chinoise. L’un des rituels familiaux le plus important pour toute famille d’origine chinoise digne de ce nom. À la différence de la Toussaint, qui n’a lieu qu’une fois par an, le Kasan est célébré deux fois par an et donne lieu à d’importantes réunions de familles.

Le Kasan est extrêmement codé. Cette coutume a pour objet d’honorer les ancêtres en se rendant au cimetière : nettoyage de tombes, offrandes de nourriture, et le moment tant attendu de tous, celui où l’on brûle les papiers.

Mes cousins et moi nous lancions des regards apeurés et inquiets… Quatre personnes pour s’occuper des préparatifs, cela allait nous prendre au moins trois heures juste pour plier les lingots et faire les enveloppes.

Chaque enveloppe devra être adressée à un défunt de la famille, puis sera brûlée au cimetière. Chacune devra contenir des lingots, des faux billets, des vêtements en papier, des mantras et des laissez-passer. Dans la croyance populaire, on dit que les morts ont besoin de recevoir tout ça pour pouvoir mener une vie confortable dans l’au-delà. Les enveloppes sont relativement faciles à réaliser, c’est le pliage qui prend énormément de temps. La tâche est simple mais horriblement répétitive.

Comprenez que certaines familles ne se cassent plus autant la tête pour leur Kasan et se contentent de se rendre au cimetière chinois pour y brûler leurs offrandes aux ancêtres de leur famille. Mais ma grand-mère et les femmes de notre famille mettent un point d’honneur à respecter scrupuleusement la tradition. Cela implique des pliages longs pour donner à de simples carrés de papier la forme de lingots, et surtout des préparatifs conséquents en cuisine.

Si les enveloppes ne sont pas une mince affaire, les offrandes de nourritures qui devront être servies aux ancêtres sont la partie la plus compliquée à gérer pour les femmes. Différents ingrédients : un animal terrestre (souvent du cochon), un aérien (traditionnellement du poulet) et un aquatique (du poisson ou des crevettes), biscuits, bonbons et fruits devront être servis selon des modes de cuisson et de présentation bien précis.

Du thé et du vin seront aussi servis en trois fois. Le premier service marquera le début de la cérémonie. Le second service indiquera qu’il faut commencer à brûler les offrandes et enfin, le troisième service marquera la fin du rituel.

La nourriture pour le Kasan est longue à préparer, mais celle qui sera offerte aux membres de la famille après le cimetière devra comporter au minimum six plats.

Tiapo posa sa main sur mon épaule :

-« Il faut tu viens en cuisine avec moi Hina. Il faut on fait frire le tofu et peut-être toi pas rappeler comment on fait la tête du poulet bien droit…faut aussi on prépare des nems pour la réunion de famille après le kasan. »

-« Tiapo… » – avais-je hésité.

-« Quoi ? »

-« Je ne sais même plus comment on roule les nems… »

 

Ma grand-mère me lança un regard outré : 

– « Aue ! Toi, tu as été dans les grandes écoles et tu sais pas rouler un nem ! Cette Hina là alors ! »

1 Tout le monde.

PLUS D'INFORMATIONS

   Maima Chahaut

   Rédactrice web

   ©Photos : Freepik, Femmes de Polynésie

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