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Évasion

Ina-Hina: Chapitre 10 – 2ème partie

Publié le 13 septembre 2020

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

LES RÉSEAUX (2ème PARTIE)

Mamie Tiare était maintenant entrée dans la maison. Je pouvais sentir dans le dos le regard pesant de Teiki…ou Taina. Je pris une profonde inspiration et expirai bruyamment. Je me retournai subitement vers « elle ». Ce geste la fit sursauter, et elle se racla la gorge en me montrant la direction du petit salon de rotin placé au fond du jardin de la maison familiale.

Je m’installai calmement sur le siège blanchi par le soleil, sans jamais quitter des yeux la créature qui se tenait devant moi. J’admirais, sans m’en rendre compte, le grand manguier sous lequel nous nous tenions à l’ombre.

Teiki me demanda d’une voix de fausset :

– “Tu veux quelque chose à boire Bé1 ?”

– “Teiki… ne m’appelle pas « Bé ». Garde ça pour d’autres.” – répondis-je sèchement. “Et oui, je veux bien quelque chose à boire… tu as quoi à proposer ?”

Il me sourit timidement avant de me répondre, tout en réarrangeant une mèche de ses cheveux derrière l’oreille :

– ” J’ai du café… de la citronnade bien glacée…avec les citrons bio du jardin,  de l’eau hoa ia… et aussi du thé. Mais je te conseille pas tellement le thé…c’est le thé régime à mamie…et tu veux pas rester seulement sur les toilettes alors que tu viens tout juste de revenir à Tahiti. “

Je levai un sourcil dans sa direction :

– “Va pour la citronnade, s’il-te-plait.”

Il revint, un plateau entre les mains. On pouvait y trouver les verres intemporels et le pichet en plastique que toute famille polynésienne qui se respecte possède. Il me servit théâtralement. Chacun de ses gestes était exagérément gracieux et fluide.

Je pris une gorgée de citronnade et ne pus m’empêcher de pousser un soupir de satisfaction. Je fixai le contenu de mon verre avant de prendre la parole.

Teiki me regarda surpris, puis avec reconnaissance.

– “Ça va faire 8 ans maintenant…, j’ai eu un déclic un jour et c’est comme ça que j’ai compris que « Teiki » n’a jamais été moi.”

Je fus surprise par la force du regard et l’assurance que dégageait à présent Taina.

– ” Deux années après mon départ donc… je peux me sentir rassurée et me dire que cette prise de conscience n’a pas été causée par mon départ ?”

Taina partit d’un rire franc et fit mine de rejeter en arrière ses mèches de cheveux.

– ” Non Hina, ce n’est pas ton départ…ni toi… rien à voir avec toi en fait. C’est juste moi qui ai réalisé que je me mentais à moi-même et aux autres. Teiki devait être fort, viril, fier… mais tout ça, ça n’a jamais été moi. Ça fait huit ans que je suis Taina, huit années que je peux dire fièrement « Je suis une femme » “.

 

Je pris une gorgée de citronnade avant de répondre :

– “Ça n’a pas dû être facile”.

Taina rit doucement en faisant un mouvement d’épaules.

– ” De façon surprenante, c’est la chose la plus facile que j’ai eu à faire dans ma vie. C’est quand j’ai arrêté d’être ce que je n’étais pas que tout s’est amélioré autour de moi.”

Je posai à présent le verre de citronnade sur la petite table basse.

– ” Je ne vais pas te mentir… J’espérais trouver Teiki ici…”

 

Taina fronça les sourcils et leva les paumes de ses mains vers le ciel en signe d’interrogation.

– “Très honnêtement Hina, je n’aurais jamais cru que tu aurais accepté de revenir ici. Pourquoi avais-tu besoin de venir ?”

J’appuyai ma nuque sur le dossier du fauteuil. Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. En expirant, j’entrouvris mes yeux et profitais quelques secondes des doux passages de lumière entre les feuilles du grand manguier.

– ” J’avais besoin de tes réseaux de connaissances.”

– ” Dis m’en plus…” – Taina avait croisé les jambes et se tenait les coudes appuyés contre le genou placé au dessus.

– ” Hier, tonton Tihoti est venu me voir…”

– ” Aue tonton Tihoti e, qu’est-ce qu’il voulait ?”

– ” T’es au courant que Tihoti est fa’amu hein ?”

– ” Ma chérie, tout le monde est au courant, y a que les gens de ta famille qui font « genre » c’est un grand secret ! .” Taina avait fait un mouvement de tête de gauche à droite et claqué des doigts en un geste demi circulaire au dessus de sa tête.

Je la regardais semi amusée, semi surprise.

” Attends… tout le monde sait pour Tihoti ?”

” Mia, ma chérie, c’est radio cocotier ici ! Y a personne qui vit dans une grotte ! Sauf peut-être mon cousin Herehau, mais lui c’est un cas hoa !”

” Donc… si tout le monde est au courant, tu connais l’identité de la mère de Tihoti ? “ – exclamai-je. Je pouvais sentir les battements de mon cœur s’accélérer dans ma poitrine.

” Non – avait-elle répondu sèchement. Calme-toi Hina. T’as les yeux qui pétillent et ça me fait peur comment tu me regardes.”

” Comment ça non ? Tu viens de me servir ton discours sur « radio cocotier » et je sais pas trop quoi là !”

” Mia ma belle, « radio cocotier »…on a hoa un peu les infos mais pas toutes les infos. – avait-elle répondu tragiquement. ” Sans parler en plus des infos qu’on ajoute ou qu’on oublie exprès de donner aux autres.”

” Hein ? “ – je la regardais à moitié perdue par ses paroles.

” Ce que je dis, c’est que je vais me débrouiller pour te trouver les infos dont tu as besoin… je dois avoir ça dans mes « réseaux » et je pense que ça va aller vite avec FB.”

” FB ?” – lui demandais-je toujours perdue par ses propos.

” E mia ! Facebook copine ! Facile noa tout à fait de trouver maintenant. “ – me répondit-elle fièrement. ” On a la fibre pour internet maintenant, tout va plus vite.”

” Woah ! Tahiti à l’air de la fibre optique ! Tu penses pouvoir me donner les informations quand ? Demain ? Après demain ? ” – demandai-je, l’excitation me reprenant à bras le corps.

“Aue copine e ! Faut pas exagérer aussi. En France, tu as la fibre optique. Ici à Tahiti, c’est la fibre de coco… On se dit peut-être à la semaine prochaine ! “

– « Ouais, c’est la loi de la jungle maintenant. Tout le monde fait n’importe quoi. Tout le monde est pressé. Tout le monde veut aller vite et plus personne ne fait attention. Tchhh. »

1  Abréviation de « bébé »

PLUS D'INFORMATIONS

   Maima Chahaut

   Rédactrice web

   ©Photos : Freepik, Femmes de Polynésie

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