Site de Femmes de Polynésie Hommes de Polynésie

Je passe
d'un site à l'autre

Évasion

Chapitre 11 (2ème partie) : Préparatifs

Publié le 10 octobre 2020

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

Préparatifs

Cela faisait maintenant une demi heure que mes cousins et moi pliions bon gré mal gré les petites feuilles de papier dorées et argentées. Tiapo avait oublié de vérifier son stock d’huile de sésame pour la confection de la farce des nems. Elle avait donc passé cette demi heure à appeler les membres de la famille susceptibles de pouvoir l’aider à lui apporter. Elle m’avait par conséquent ordonné de retourner au pliage des lingots.

Punaise, on dirait ça chauffe mes doigts à force de manipuler ce truc…, avait commencé Andy. Il essayait tant bien que mal à donner la forme attendue à ses carrés de papier.

 

M’en parle pas… avant c’était facile, j’ai l’impression mes doigts sont devenus trop gros pour rouler ces trucs ! avait continué Angelo. Il gardait le visage fermé, le bout de la langue coincé entre ses incisives.

 

Ça fait une demi heure qu’on plie ces trucs et je suis à peine au dixième lingot… Je crois que je n’aurais pas fini mon tas avant que l’huile de sésame n’arrive ! dis-je à moitié paniquée, et le pire, c’est qu’après ça, il va y avoir les nems à préparer !

 

Hina… les nems c’est rien. Je vous jure, je vais haavare1 j’ai une urgence si elle décide de faire des bouchons ! s’était exclamé Andy en lançant un regard inquiet vers la cuisine.

Angelo et moi nous étions arrêtés subitement. Tous les trois, nous nous étions rapprochés et avions commencé à nous parler à voix basse. Angelo, qui était face à la porte de la cuisine, gardait les yeux fixés dans sa direction, par peur d’être surpris par Tiapo.

Hina, toi qui était dans la cuisine t’à l’heure ra2, t’as vu les ingrédients pour les bouchons ? avait chuchoté entre ses dents Angelo.

 

Difficile à dire mon couz3, absolument tout dans ce frigidaire peut servir de base à des bouchons… répondis-je inquiète.

 

Non mais Hina, on te demande si tu as vu les ronds de pâte pour les bouchons ! avait répondu sarcastiquement Andy. Punaise Hina, t’a laissé ton instinct de survie en France ou quoi ?

 

Je ne vois vraiment pas ce que mon instinct de survie a à voir la dedans ! Ce que je sais, c’est que c’est moi qui vais me farcir le roulage des nems jusqu’à ce que les autres arrivent. Si je n’en roule pas suffisamment, je vais en entendre parler pour les dix prochaines années à venir ! lui avais-je dit mi-agacée.

 

Te plains pas va, nous on va devoir organiser le Kasan et s’occuper du feu une fois sur place, pendant que vous, les filles, vous serez assises tranquilles… continua Andy.

 

Les gars, maru noa4 avait dit Angelo.

 

Ah ouais ? Et tu peux me dire qui va devoir nettoyer les tombes pendant que vous serez en grande discussion entre hommes ?

J’avais posé ma feuille de papier définitivement froissée par mes vaines tentatives de lui donner la forme de lingot. J’avais fait mine de mettre « hommes » entre guillemets dans les airs avec les doigts.

Waouh Hina ! Je crois que t’as oublié que ce sont les hommes qui vont faire les va-et-vient dans le cimetière avec les seaux d’eau pour que tout soit propre !

Andy avait fait mine d’être blessé et avait posé sa main sur son cœur.

Mia ma5… avait interrompu Angelo.

Un « tsk » agacé nous fit lever les yeux et nous vîmes Tiapo dans l’encadrement de la porte. Elle nous menaça en tendant le combiné de son téléphone dans la main.

 

Moi, j’ai dit à vous « rouler lingots »… pas « ouvrir seulement la bouche ». Au travail ! Hina, pourquoi c’est petit tout à fait ton tas ?

 

Je n’arrive pas à faire en sorte qu’ils gardent leur forme. Ça n’arrête pas de se défaire… lui répondis-je en murmurant.

 

Oui… quand je regarde, va falloir que j’appelle plus de monde pour préparer.

Une de mes tantes éloignées pliait adroitement ses lingots à une vitesse fulgurante. Les femmes de la famille s’affairaient efficacement aux préparatifs afin que le Kasan soit une réussite.

Tiapo nous surveillait, l’œil sévère. Les traditions seraient, cette fois encore, respectées à la lettre.

Mon oncle Tihoti arriva, vêtu de son éternel short bleu et de son marcel délavé. Il commença par vérifier les offrandes de papier qui allaient être brûlées lors de la cérémonie. Il s’assura que chaque personne défunte ait l’enveloppe qui contiendrait tout ce dont elle pourrait avoir besoin dans l’au-delà : un chapeau, des chaussures, une chemise, de l’argent…

Tiapo interrompit son travail pour rappeler à tout le monde de venir à la messe du dimanche. Le Kasan aurait lieu le samedi matin et le pureraa6, le lendemain.

Andy crut intelligent à ce moment de l’interrompre.

Tiapo ? Le Kasan… c’est quelle religion ? C’est pas chrétien comme célébration hein ?

Les traits du visage de notre grand-mère se crispèrent subitement. Il continua :

Si je fais le Kasan, je vais pas dans le sens de l’Eglise, hein ?

Elle pointa l’index dans sa direction.

Le pureraa, c’est la religion… le Kasan, c’est la tradition… Dans ma maison, y en n’ a plus les purs Chinois, alors on respecte les traditions pour se rappeler c’est qui nous.

Andy osa l’impensable, nous sidérant tous sur place.

Ouais ouais, mais on va pas se mentir… il pointa à son tour nonchalamment son père, son frère et lui-même du doigt, on n’est même pas sûr d’être des Chinois.

Définitions

1 Haavare : Faire semblant, mentir.

2 T’a l’heure ra : tout à l’heure.

3 Couz : cousin.

4 Maru noa : doucement.

5 Mia ma : tout le monde. Ici une manière d’interpeller tout le monde.

6 Pureraa : la messe.

PLUS D'INFORMATIONS

   Maima Chahaut

   Rédactrice web

   ©Photos : Maima Chahaut, Femmes de Polynésie

Partagez Maintenant !